«30 milliards de dollars circulent librement sur le marché noir»

Abderrahmane Aya, expert en économie

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D’après le rapport du centre national de l’informatique et des statistiques (CNIS), l’économie nationale a enregistré un préjudice très négatif en matière d’import-export durant l’année 2020. Cette situation a eu des répercussions très graves sur la balance commerciale qui a, à son tour, provoqué une crise économique sans précédent. À cet effet, l’invité de l’émission le «débat économique» du quotidien Le Chiffre d’Affaires, M. Abderrahmane Aya, a expliqué pourquoi l’Algérie est arrivée à ce stade de crise et a donné quelques solutions pour remédier, un tant soit peu, à cette situation.

 

LCA : D’après le CNIS, la balance commerciale de l’Algérie a enregistré un déficit de 9,86 milliards de dollars, une baisse des importations de 3,89 milliards de $, et des exportations hors hydrocarbures de l’ordre de 14,57 % et bien sûr une régression des exportations hydrocarbures de 11,16 milliards de $. Comment peut-on évaluer une telle situation économique ?

Abderrahmane Aya : Le rapport établi par le CNIS démontre bien la situation financière du pays à travers un indicateur très important qui est la balance commerciale. Il faut savoir que l’Algérie enregistre, depuis l’année 2014, des déficits au niveau des balances commerciales. Le déficit était à hauteur de dix milliards de dollars en 2020. C’est très grave pour l’économie nationale. C’est une augmentation de quatre milliards de dollars par rapport à 2018 et 2019. C’est un indicateur qui montre le manque d’équilibre commercial par rapport à l’étranger. Déjà le problème majeur de l’Algérie est financier, parce que nous n’avons jamais construit une économie. Pour preuve, toutes les entreprises publiques enregistrent des déficits et la seule entreprise qui est peut être épargnée malgré la chute du prix du pétrole c’est la Sonatrach. Cette situation a impacté négativement sur le pouvoir d’achat et l’emploi en Algérie. Certains observateurs de l’économie nationale disent que nous pouvons régler ce déficit à travers les réserves de change dont dispose l’Algérie, mais le déficit de la balance commerciale n’est pas globale, si nous ajoutons à cela le paiement en devises des prises en charge médicales à l’étranger, les salaires des employés étrangers, les études, les frais du hadj… Avec de telles dépenses colossales, nous pouvons atteindre facilement les 15 milliards de dollars comme déficit global. À rappeler qu’en 2015-2016, le déficit de la balance commerciale a atteint 17 milliards de dollars alors que le déficit global a dépassé les 27 milliards de dollars. Il est à noter que nous avons enregistré un déficit budgétaire de l’État à hauteur de 30 milliards de dollars depuis l’année 2014. À l’époque, il y avait de l’argent dans le fonds de régulation des recettes (FRR) pour couvrir le déficit budgétaire de l’État, mais en février 2017, il y a eu un épuisement total de ce fonds. Le gouvernement de Ouyahia à l’époque a opté pour la planche à billets pour les années 2017, 2018 et 2019. Le problème que nous allons vivre actuellement c’est l’épuisement des réserves de change. Dans ce cas, est-ce que le pouvoir va imprimer les billets de devises en Algérie ? Chose qu’il ne peut pas faire. C’est strictement interdit par les institutions bancaires internationales. Cette situation pose beaucoup de problèmes à notre économie nationale et apparemment, il n’y a pas d’alternative sauf si nous allons chercher d’autres ressources hors hydrocarbures.


Justement l’État opte pour les exportations vers l’Afrique comme solution pour faire entrer de la devise en Algérie. Est-ce que cette alternative est faisable? 

Les exportations hors hydrocarbures sont aussi des matières premières ou des produits extraits. Donc, nous sommes toujours dans le système rentier et là c’est un autre problème parce que ces exportations sont à 70 %, alors que notre objectif est comment faire sortir le pays de la rente pétrolière et trouver des alternatives pour financer les opérations commerciales internes et externes. Concernant l’export vers l’Afrique, il faut d’abord une stratégie d’exportation avec des étapes bien définies, entre autres, développer et booster la production nationale, substituer les produits importés par les produits fabriqués localement, en plus de la qualité des produits à exporter. Il faut savoir que la concurrence est rude dans les marchés étrangers, surtout en présence d’autres pays puissants. Donc, pour exporter, il faut d’abord établir une stratégie et cibler des objectifs bien précis pour arriver à parer à la manne pétrolière qui fait tout le modèle économique de l’Algérie.


Le pouvoir actuel est-il en train de préparer une feuille de route pour développer l’économie nationale ?

Malheureusement, la situation financière du pays est catastrophique. Nous étions à 194 milliards de dollars de réserves de change et probablement nous arriverons à moins de 40 milliards de dollars d’ici la fin de l’année. Le reste des réserves peut facilement être épuisé jusqu’à 2023 maximum, sauf si le prix du pétrole augmente au-delà des 100 dollars. Bien sûr cela veut dire que nous resterons toujours dépendants des hydrocarbures. La situation financière est très difficile parce que la plupart des entreprises publiques enregistrent également des déficits, ce qui veut dire que la dette publique est en train d’augmenter. À titre d’exemple, des entreprises comme Sonacome, Air Algérie, Eniem, El Hadjar…, réalisent des déficits chaque fin d’année et l’État doit leur verser des subventions pour soi-disant sauvegarder les postes d’emploi. Dans ce cas, le prix de revient des produits de ces entreprises est très abordable parce qu’il n’y a pas de la concurrence et là c’est une autre problématique pour les pouvoirs publics. Il n’y a pas aussi de perspectives de solutions dans l’immédiat ou à court terme. L’actuel gouvernement n’a pas tracé d’objectifs dans ce sens et il n’y a que des discours politiques, mais réellement la situation est alarmante non seulement pour les entreprises publiques mais aussi pour les caisses de l’État, comme les Assurances, la Cnas, la Casnos, la CNR et autres organismes qui vivent des subventions de l’État. La question qui se pose à présent pour parer à cette crise, est-ce qu’il y a d’autres ressources à part la planche à billets ? Auparavant, le pouvoir utilisait la planche à billets sans contrepartie. Actuellement, selon le ministre des Finances, il y a la planche à billets contre des emprunts obligataires mais il faut savoir que les deux opérations engendrent des impacts négatifs. Nous allons assister à des augmentations des prix des produits de large consommation, la diminution du pouvoir d’achat des salariés et le plus grave dans la planche à billets contre les emprunts obligataires c’est l’augmentation de la dette publique qui est déjà à 2 600 milliards de dollars et qui représente un énorme déficit pour le Trésor public.

 

Le gonflement des taxes sur les produits de large consommation et les équipements peut-il apaiser la situation de stagnation de l’économie nationale ?

Il faut savoir que l’augmentation des prix n’est pas seulement par rapport à la planche à billets. Il y a aussi la dévaluation du dinar. Et cette dévaluation est une décision administrative prise par la banque d’Algérie qui rend notre monnaie inutilisable sur le marché en raison de la baisse de sa valeur. Concernant le change, nous pouvons consulter le marché parallèle qui est pour moi un marché réel. La dévaluation du dinar va impacter sur les prix des produits importés, comme les produits de large consommation, équipements médicaux, matières premières… La création monétaire sans contrepartie va encore aggraver la situation du déficit interne et externe. Il y a également la baisse totale de la recette pétrolière de 34 milliards de dollars à presque 22 milliards de dollars. C’est-à-dire, il y a une perte de 12 milliards de dollars avec la chute du prix du pétrole, surtout les mois de mars, avril et mai 2020, avec un prix historique de 17 dollars le baril, outre la diminution des quantités exportées. Aujourd’hui, il faut trouver d’autres ressources qui nous ramène la devise, à commencer par diversifier l’économie et sortir de la dépendance pétrolière. Nous avons, par exemple, la capacité de fabriquer des produits à base des dérivés pétroliers, développer le secteur de l’agriculture qui a enregistré dernièrement des résultats très appréciables et aussi promouvoir le secteur du tourisme et développer surtout le tourisme local, c’est-à-dire encourager les Algériens à profiter de leur pays et à y dépenser leur argent au lieu d’aller à l’étranger et, enfin, sauvegarder la masse de devise du marché parallèle qui dispose d’une bagatelle de presque 30 milliards de dollars et qui circule librement, ce qui démontre qu’il y a une forte dynamique dans ce marché qu’il faut préserver. En économie, le marché parallèle fait partie de l’économie nationale. D’ailleurs, c’est un indicateur important sur le marché de la devise quand elle augmente ou diminue par rapport à notre situation économique.


Pourquoi l’État ne fait rien pour intégrer le grand marché informel de la devise du Square ? 

Il est à rappeler que la loi relative aux bureaux de change existe depuis 1996, mais en réalité elle n’est pas appliquée pour des raisons incompréhensibles. L’État contrôle très bien le marché du Square et surveille toutes les opérations d’entrée et de sortie de ce marché noir. Malheureusement, le Trésor public ne profite pas de la masse d’argent qui circule dedans.  D’ailleurs, pour se déplacer à l’étranger, l’Algérien a droit seulement à 100 euros, ce qui le pousse à aller vers le Square pour acheter d’autres quantités d’argent en devises et c’est notre dilemme. Nous avons même proposé de faire des bureaux de change dans les banques pour mieux contrôler les transactions en devises, mais les pouvoirs préfèrent maintenir la situation telle qu’elle est.


À travers la finance islamique, l’État veut peut être intégrer l’argent du marché informel dans le circuit bancaire… 

Il y a plusieurs actions que l’État a développées pour ramener l’argent du marché noir, mais le grand problème reste dans l’administration qui n’a pas changé et qui n’accepte pas le changement à travers le comportement des administrateurs. Actuellement, il faut revoir tout le système financier et banquier en Algérie et nous devons investir dans le capital humain. Nous ne pouvons plus gérer des banques avec une ancienne mentalité, parce que le problème de la bureaucratie empêche le développement du système bancaire et financier et il fait fuir les gens qui ont de l’argent. La bureaucratie chez nous bloque l’investissement et crée beaucoup d’obstacles pour que rien ne marche dans ce pays. En réalité, c’est le comportement des banquiers qui fait défaut et nous ne pouvons développer un pays s’il n’y a pas un vrai changement dans l’administration. Personnellement, j’ai fait une proposition à la banque, en lui suggérant de faire des primes aux meilleurs clients afin de créer une dynamique au sein de la banque, mais toute initiative voue à l’échec avec un système administratif archaïque que les pouvoirs publics préfèrent préserver quel que soit le résultat.

Entretien réalisé par Naima Allouche

 

1 commentaire
  1. uzer dit

    30 milliards de dollars pour 40 millions d’algériens le compte est vite fait et on trouve que chaque algérien a dans ses poches 750 dollars de celui qui cela qui a 1 an à celui qui a 80 ans. Un vrai journaliste devra peut être aller interroger des algériens au hasard pour vérifier cette somme!!!
    C ‘est du journalisme de bas étage et des économistes aux diplomes trouvé dans les égouts

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