Expansion de l’emploi indépendant et précaire

Le secteur informel en Algérie

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Par  Youghourta BELLACHE

Les mesures prises dans le cadre de la libéralisation de l’économie, le démantèlement du secteur public économique dans le cadre de l’application du PAS ainsi que les dispositifs publics d’aide à la création d’entreprises (dispositif ANSEJ notamment) ont permis un développement remarquable du secteur privé : 91% des entreprises recensées en 2005 ont été créées après 1990 (Adair et Bellache, 2008). La promulgation et l’application effective de la loi d’orientation sur la PME (2001) a induit une dynamique de la PME privée : 30 000 nouvelles unités sont créées en moyenne chaque année à partir de 2002, correspondant en moyenne à 90 000 nouveaux postes d’emplois (MPMEA, 2007). Parallèlement, les PME publiques enregistrent une régression en raison du phénomène de la privatisation (MPMEA, 2007). Le secteur de la PME est largement dominé par les microentreprises (moins de 10 salariés) qui représentent plus de 94% de la population totale des PME et employant 46% du total des salariés (MPMEA, 2007). Ces PME se concentrent essentiellement dans les services (46,2%), notamment aux ménages et aux entreprises, l’hôtellerie, le commerce, le transport et la distribution ; le BTP (34,1%) et dans l’industrie manufacturière (agroalimentaire notamment) (18,48%) (MPMEA, 2007). Le secteur de l’artisanat est constitué quasi-totalement (99,2%) de l’auto-emploi (artisans individuels). Ces derniers emploient généralement des aides familiaux (au minimum un). Les entreprises ou coopératives artisanales ne représentent qu’une infime proportion (0,7%) (MPMEA, 2007).

Les enquêtes emploi de l’ONS, révèlent de façon éclatante l’essor de l’auto-emploi et de l’emploi salarié précaire au cours de ces deux dernières décennies. Cette évolution a induit une modification de la structure de l’emploi au détriment du salariat permanent et en faveur de l’auto-emploi. L’effectif des employeurs et indépendants, dont (83,5%) sont des indépendants selon l’enquête ménages de 2007 (ONS, 2008), a plus que doublé, tandis que l’effectif des salariés permanents augmente à peine alors que sa part relative dans la population occupée baisse de plus de la moitié (59%) en 1992 (46,6%) en 2000 à un tiers (32,9%) en 2010. 

Le salariat non permanent a connu une expansion considérable (son volume a été multiplié par 7,4 entre 1992 et 2010). Sa part relative dans la population occupée est passée de moins de 10% en 1992 à un tiers (33,3%) en 2010, dépassant ainsi, pour la première fois, en 2010, le volume du salariat permanent. Le salariat non permanent est essentiellement occupé par le secteur privé (2135 000, soit 79,6% du total des salariés non permanents selon l’enquête emploi 2007) et se développe aussi de façon significative dans le secteur public, notamment dans le cadre des dispositifs publics d’emplois temporaires (CPE, ESIL, AIG, TUPHIMO…) de lutte contre le chômage. 

Le taux de chômage (apparent), après une augmentation durant la décennie 1990, connait durant cette dernière décennie une baisse considérable (29,7% en 2000 et à peine 10% en 2010). Il est frappant de constater que cette baisse du taux de chômage s’accompagne d’une augmentation quasi-symétrique de l’emploi salarié non permanent (graphique 1) mais aussi de l’emploi indépendant qui est essentiellement informel (pour deux tiers selon l’enquête emploi ONS de 2007). Cette expansion de l’emploi indépendant et de l’emploi salarié précaire traduit ainsi l’expansion de l’emploi informel qui recouvre outre les employeurs non déclarés et les aides familiaux, des travailleurs non déclarés et occasionnels.

Le secteur informel en Algérie a fait l’objet, depuis 1988, de quelques tentatives de mesure. La taille de celui-ci diffère d’un auteur à un autre, parfois dans des proportions importantes, en fonction de l’approche utilisée (directe ou indirecte), des critères retenus et des sources mobilisées (RGPH, enquête MOD, enquête Emploi-Salaires, enquête LSMS, statistiques administratives, etc.). Au-delà de la variabilité des résultats obtenus, ces différentes estimations, réalisées de façon sporadique, mettent en évidence l’ampleur et la progression continue de l’emploi informel : 19,5% de l’emploi total urbain en 1977 ; 25,4 à 25,6 % en 1985; 32,9 à 47,9% en 1992 ; 30,2 à 48,7% en 1996 et 50% en 1997 (Adair et Bellache, 2008) et 41,3% au cours de la décennie 2000 (Jutting et Laiglesia, 2009). 

Estimation selon l’enquête emploi nationale de l’ONS (2007) 

L’utilisation des données de l’enquête emploi de l’ONS de 2007 permet une estimation du secteur informel sur la base de la définition du BIT (ILO, 1993), qui repose sur plusieurs critères (taille de l’unité économique, statut dans la profession, absence d’enregistrement statistique ou réglementaire, non tenue d’une comptabilité et statut juridique) et aboutit à des résultats disparates.

L’estimation de la taille de l’emploi informel, en utilisant les données de l’enquête ménages de Bejaia (annexe1), aboutit à un résultat sensiblement identique à celui de l’enquête nationale (43%). Celui du secteur informel est différent (22%). 

En retenant la définition stricte du BIT du secteur informel qui prend en considération uniquement les actifs des entreprises du secteur informel, celui-ci engloberait 225 actifs (salariés et nonsalariés), soit 22% de l’emploi total non agricole et 32,4% de l’emploi total privé non agricole (tableau 2). L’emploi informel (BIT, 2002) qui recouvre le secteur informel (emplois du secteur informel) et le travail non déclaré du secteur formel s’élèverait à 441 emplois, soit 43,1% de l’emploi total non agricole et 63,5% de l’emploi total privé non agricole.

Caractéristiques du secteur informel à Bejaia : essai de typologie et déterminants de l’informalité L’analyse des données de l’enquête menée à Bejaia en 2007 auprès d’un échantillon représentatif de 522 ménages, soit 1252 actifs (et près de 1000 actifs occupés) permet, d’une part, d’élaborer une typologie des actifs (salariés et non-salariés) grâce à l’analyse multidimensionnelle, et d’autre part d’identifier les déterminants de l’informalité par le modèle logit multinomial.

Typologie des actifs informels 

L’analyse de trois sous-échantillons : employeurs et indépendants (226), salariés du secteur privé non agricole (236) et travailleuses à domicile (81), tirés de l’échantillon global de l’enquête permet de cerner les caractéristiques saillantes des actifs informels (salariés et nonsalariés) et de proposer ainsi des typologies significatives. 

 Typologie des micro-entrepreneurs : formels purs, informels purs et informels « hybrides ». L’analyse factorielle des correspondances multiples (AFCM) appliquée au sous-échantillon des non-salariés (226) a porté sur 17 variables9 , soit 49 modalités (graphique 3. annexe 5). L’analyse multidimensionnelle (deux facteurs expliquent 52,98% de l’inertie), précédée de la construction d’une nouvelle variable composite (informalité), sur la base de l’enregistrement administratif (possession ou non du RC), fiscal (paiement ou non des impôts) et social (affiliation ou non à la CASNOS) permet de distinguer trois groupes : les entrepreneurs formels ; les informels hybrides ; les informels purs. Les entrepreneurs formels (143) représentent près de deux tiers (63,2%) de l’ensemble des entrepreneurs ; ils sont plutôt des hommes, mariés, relativement âgés (30-49 ans ; plus de 50 ans) et qui disposent d’une compétence professionnelle (formation professionnelle avec le niveau secondaire ou moyen). 

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