Le rôle des caractéristiques sociodémographiques

Le secteur informel en Algérie

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Par  Youghourta BELLACHE

Les variables sociodémographiques (genre, âge et situation matrimoniale des actifs) exercent une influence quant à l’accès à tel ou tel segment du marché du travail. En effet, le fait d’être un homme accroit le logarithme des chances de choix d’accéder au marché du travail comme salarié dans les secteurs formel et informel et comme indépendant dans le secteur formel plutôt que de rester au chômage (les hommes ont respectivement 1,29 ; 1,23 et 1,22 plus de chances relativement aux femmes). En outre, un homme a plus de chances d’accéder au secteur formel (plus comme indépendant que comme salarié) que de travailler comme salarié dans le secteur informel. 

En revanche, le fait d’être une femme accroit la probabilité d’accès au secteur informel comme indépendante relativement aux chômeurs et aux autres groupes. Ceci s’explique par l’importance du travail à domicile exercé par les femmes (révélé par l’analyse descriptive des données de l’enquête) et qui représente presque un tiers de l’emploi indépendant (et presque la moitié de l’emploi indépendant informel). L’âge augmente la probabilité de s’insérer sur le marché du travail (formel et informel) relativement aux chômeurs. 

On note également que les individus âgés ont plus de chances d’exercer comme indépendants que comme salariés dans le secteur informel.

Toutes choses égales par ailleurs, le fait d’être marié augmente considérablement la probabilité d’accès à un emploi particulièrement dans le secteur formel (salarié ou entrepreneur) relativement aux chômeurs. On observe également que les individus mariés ont plus de chances d’accéder au secteur formel qu’au secteur informel. Ainsi, les célibataires ont plus de chances de rester chômeurs ou de s’employer dans le secteur informel plutôt que dans le secteur formel. Le fait que les individus mariés aient plus de chances que les célibataires d’accéder au marché du travail (notamment formel) peut s’expliquer par une recherche plus active d’emploi (via notamment les réseaux personnels et familiaux) dictée par la nécessité de subvenir aux besoins de son ménage.

Le rôle du capital humain 

Le niveau du capital humain, approximé par la variable niveau d’instruction, joue un rôle important dans l’accès aux segments formel et informel du marché du travail. Par rapport au niveau d’instruction le plus élevé (niveau supérieur), le fait d’avoir un faible niveau d’instruction augmente la probabilité de s’insérer sur le marché du travail informel particulièrement comme indépendant relativement aux chômeurs, d’une part, et réduit le logarithme des chances de choix d’accès aux segments formels du marché du travail d’autre part (les individus ayant au plus un niveau d’instruction primaire ont respectivement 4,3 et 8,5 fois moins de chances de travailler comme salarié et indépendant dans le secteur formel par rapport aux chômeurs). On note aussi que le fait d’avoir suivi une formation professionnelle accroit considérablement la probabilité d’accès à une activité indépendante dans le secteur informel. Aussi paradoxal que cela puisse paraitre, le fait d’avoir suivi une formation professionnelle réduit la probabilité d’accéder au secteur formel comme salarié ou comme indépendant relativement aux chômeurs. Ceci indique, d’une part, que la formation professionnelle, axée sur les métiers traditionnels (bâtiment, électricité, …) est valorisée dans le secteur informel plutôt que dans le secteur formel et d’autre part renseigne sur l’inadéquation entre les formations offertes par les centres de formation et d’apprentissage (CFPA) et les besoins des entreprises « modernes » d’où les difficultés d’insertion des jeunes sortis de ces centres sur le marché du travail formel (Adair et Bellache, 2009). 

La mobilité socioprofessionnelle et le milieu de résidence 

Le modèle estimé montre que la mobilité socioprofessionnelle agit négativement sur l’accès à l’emploi aussi bien dans le secteur formel que dans le secteur informel. Toutes choses égales par ailleurs, le fait d’avoir exercé un emploi antérieur réduit la probabilité de retrouver un emploi particulièrement dans le secteur formel, relativement aux chômeurs. Ce constat est conforme au premier modèle de Fields (1975) qui postule que les chômeurs ont plus de chance d’accéder à un emploi dans le secteur formel que les actifs du secteur informel (ayant ou non exercé un emploi antérieur). En effet, leur disponibilité, qui permet une recherche d’emploi plus efficace, ainsi que leur niveau d’instruction relativement plus élevé (par rapport à celui des actifs du secteur informel13) expliquent cet état de fait. Enfin, le milieu de résidence (urbain ou rural) n’exerce aucune influence sur la probabilité d’accès au marché du travail (formel ou informel).

Le modèle de développement adopté au lendemain de l’indépendance, basé sur des investissements massifs dans l’industrie et le BTP, à travers les fortes créations d’emplois qu’il a induites, avait quasiment occulté l’existence du secteur informel, confiné dans la sphère de la distribution. La crise qui se développe à partir de la fin des années 1980 et les réformes économiques qui s’en étaient suivies et qui atteignent leur summum avec l’application du PAS en 1994 ont induit une forte expansion des activités informelles qui apparaitront comme des réponses et des adaptations à la nouvelle situation. Etant imprégnée à la fois des caractéristiques de l’économie administrée et de celles de l’économie de marché en construction, l’économie informelle en Algérie est de type hybride en ce sens qu’elle combine à la fois les caractéristiques de l’économie parallèle, un concept spécifique aux pays socialistes (notamment de l’Europe de l’Est) et celles du secteur informel, utilisé initialement pour le cas des pays africains. Les estimations établies sur la base des enquêtes-emploi de l’ONS et de l’enquête de Bejaia révèlent l’ampleur de celui-ci ainsi que sa progression. L’analyse en coupe instantanée des données de l’enquête de Bejaia a permis, d’une part, de mettre en évidence l’extrême hétérogénéité qui caractérise le secteur informel et d’autre part d’esquisser une typologie des micro-entrepreneurs informels se déclinant en « informels purs» et «informels hybrides» et des travailleuses à domicile en trois catégories : les «couturières», les «sous-traitantes» de produits alimentaires et les «prestataires de services» et également d’identifier les caractéristiques saillantes des actifs salariés informels. L’analyse de régression logistique a permis de mettre en évidence le rôle discriminant des caractéristiques sociodémographiques et du capital humain des actifs dans l’accès à l’emploi dans le secteur formel ou informel. Globalement, la faiblesse du capital humain dans le secteur informel, la prédominance des jeunes et des femmes-deux catégories particulièrement touchées par le chômage-, la faiblesse des liens avec le reste de l’économie ainsi que le faible niveau des revenus informels (salariaux et non salariaux), tout en confortant la thèse de la segmentation entre les deux secteurs (formel et informel), accréditent l’idée d’un secteur informel de subsistance. Il convient de souligner que les résultats de l’étude empirique sont à relativiser au regard de la taille réduite de l’échantillon (522 ménages) ainsi que sa limitation géographique (région de Bejaia). En prolongement de cette étude, notre recherche en cours porte sur un échantillon plus important et réparti sur plusieurs régions (Béjaia, Tlemcen, Alger et Tizi ouzou) et vise, en outre, à affiner l’analyse de la mobilité des actifs (formels et informels) selon une perspective longitudinale.

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