« Nous avons demandé de réduire la TVA sur les produits de large consommation »

M. Ali Hamani, président l’APAB

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Entretien réalisé par Naima Allouche 

Le marché algérien des boissons est très dynamique, très juteux et il connait une croissance d’une année à une autre. Cette année, les prix des boissons enregistrent une légère augmentation, notamment pour l’eau minérale et de source à cause des nouvelles taxes infligées à cette filière dans un contexte aussi morose. Invité par l’émission le «Débat économique» du journal le Chiffre d’Affaires, M. Ali Hamani, président de l’association des producteurs algériens de boissons (APAB), a donné un aperçu très détaillé sur les préoccupations des producteurs de toutes les boissons confondues.

 

 

LCA : La filière des boissons a-t-elle été touchée par la crise de la Covid-19 ?

 

Ali Hamani : La filière des boissons a été, en effet, largement touchée par la pandémie du Coronavirus parce que tous les lieux de consommation étaient fermés et les fêtes sont bloquées. La consommation de la boisson a beaucoup régressé suite à cette crise sanitaire et il est tout à fait normal qu’au niveau des entreprises, les responsables ont essayé de se réorganiser. D’ailleurs, durant cette période, certaines unités de production ont mis 50% de leur effectif en congé de 2 à 3 mois. Il faut dire qu’il y a un impact direct de la crise sur la production et sur la consommation globale. Aujourd’hui, nous essayons de récupérer par une nouvelle dynamique commerciale mais ça reste toujours en deçà par rapport à la moyenne à laquelle nous étions habitués. Il faut dire aussi qu’au jour d’aujourd’hui, 98% de la consommation de toutes boissons confondues provient de la production nationale, ce qui nous conforte dans nos démarches et même vis-à-vis de notre représentativité et vis-à-vis des autorités aussi. Nous intervenons en tant qu’association beaucoup plus dans le domaine de la qualité, car notre souci majeur est que toute entreprise qui veut rester sur le marché, doit faire très attention à la qualité de son produit.

Une nouvelle taxe sur les boissons a été instaurée, notamment sur l’eau embouteillée, ce qui a provoqué la colère des producteurs. Pourquoi ? 

 

Dès que nous avons pris connaissance de l’avant-projet de la loi de finances, nous avons interpellé le chef du gouvernement et les ministres du Commerce, de l’Industrie et des Ressources en eau à propos de cette augmentation qui n’est pas propice, car notre souci est de mettre à la disposition du consommateur un produit de qualité avec un prix raisonnable. Nous sommes en pleine période de pandémie et le pouvoir d’achat des Algériens a baissé. 

Nous avons dit que ce n’est pas le moment d’augmenter la taxe même si la demande a légèrement augmenté. Ce n’est pas possible qu’il y ait des augmentations de ce type parce que la taxe a doublé. Elle était à 1 DA, elle a augmenté à 2 DA. Dans cette taxe, il y a d’autres taxes qui viennent s’ajouter à l’eau embouteillée, 4% pour l’économie d’eau et 4% pour la qualité. Si nous faisons les calculs, cette taxe est à 3,24 DA/bouteille de 1,5 litre. Donc, le consommateur paye les 3,24 DA avant même sa production et cela représente 17% du coût de revient. C’est énorme et ce n’est pas le moment d’augmenter les prix. Nous devons tenir compte du pouvoir d’achat du consommateur. Nous partons du principe que sans consommateur, il n’y a pas de production et ce qui nous étonne encore c’est que l’État parle de redynamiser l’économie et relancer l’appareil de production, mais nous ne pouvons pas relancer l’économie s’il n’y a pas de consommation. Donc, il faut d’abord développer la consommation en mettant des produits de qualité avec des prix auxquels peut faire face le consommateur. Malheureusement, nous sommes toujours en négociations avec les pouvoirs publics, nous avons fait des propositions et nous avons tenu une réunion avec le ministre du Commerce en présence de quelques producteurs. D’ailleurs, notre association représente plus de 70% de la production nationale d’eau embouteillée que ce soit l’eau de source ou l’eau minérale. Les chefs d’entreprises qui étaient présents à cette réunion ont clairement affiché que chez eux il n’y a pas eu d’augmentation des prix. Par contre, sur le marché, il y a eu augmentation. C’est un phénomène qui existe depuis toujours chez nous en Algérie. À chaque fois qu’il y a appel à une éventuelle augmentation des prix, elle est tout de suite appliquée sur le marché. Nous attendons le revenu sur nos propositions pour réguler le marché une bonne fois pour toute et mettre fin à toute forme de spéculation.

Quelles sont les propositions émises aux pouvoirs publics ?

 

D’abord, la première suggestion est de mettre en veilleuse cet article de loi sur l’instauration de nouvelles taxes sur l’eau embouteillée. Nous avons également évoqué la baisse du dinar, l’importation des intrants… Nous avons formulé une proposition concrète pour amortir ces augmentations, en baissant la TVA sur les produits de large consommation comme il se fait ailleurs dans les pays qui se respectent, sur certains produits où la TVA est entre 4,5 et 5 %, alors que chez nous c’est 19%. Il faut réduire la TVA notamment quand il s’agit de produits de large consommation. À noter que la situation est alarmante surtout avec la fermeture de plusieurs entreprises et les nombreuses activités commerciales qui sont à l’arrêt. C’est pourquoi nous avons demandé à l’État de faire un effort pour réduire la TVA sur les produits de large consommation. Nous avons écrit aux autorités et nous espérons que les autres associations professionnelles nous suivent dans cette démarche pour permettre ainsi la continuité de la consommation. 

 

L’eau embouteillée est-elle un produit de luxe ou un produit de large consommation ?

 

Malheureusement c’est notre souci majeur. Nous avons dit que l’eau embouteillée, que ce soit minérale ou de source, c’est un produit de première nécessité, même les familles les plus modestes l’utilisent pour les biberons des bébés. La marge bénéficiaire pour les producteurs est très minime et ils font des bénéfices dans la quantité. C’est pour cela que sur les sept  entreprises, elles représentent 65% de la production nationale, alors que nous avons 47 embouteilleurs sur le marché national. Et il y a 97 entreprises qui ont bénéficié de la concession émise par le ministère des Ressources en eau et c’est uniquement la société Agir qui a les chiffres réels sur la vente de l’eau embouteillée et des entreprises de l’eau sur le marché, en plus des quantités vendues déclarées.

 

L’État a bloqué l’activité commerciale de la boisson alcoolisée alors qu’elle fait ravage clandestinement. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

 

Nous avons saisi le chef du gouvernement et le ministre du Commerce à maintes reprises pour demander des explications sur la décision de maintenir la fermeture des points de vente de boissons alcoolisées. Dans la deuxième ouverture du commerce durant la période du confinement, nous avons demandé l’ouverture des points de vente de boissons alcoolisées et non alcoolisées. Mais les pouvoirs publics ont dit non pour les boissons alcoolisées. Pour nous, il n’y a pas de point de vente spécifique à la boisson non alcoolisée. La seule activité avec un point de vente spécifique c’est la boisson alcoolisée et nous avons demandé des explications concernant cette décision, malheureusement jusqu’à présent nous n’avons pas eu de réponse. Bien sûr nous avons remarqué quelques mouvements au niveau de certaines wilayas pour l’ouverture de ces boutiques tout en respectant les règles sanitaires et d’hygiène. Nous ne parlons pas de points de consommation mais de vente de boissons à emporter. D’ailleurs, les producteurs ont même financé le système sanitaire à l’intérieur. L’activité est fermée jusqu’à ce jour alors que de l’autre côté, il y a la vente clandestine de la boisson alcoolisée importée et locale avec des prix qui ont doublé ou des fois même triplé et nous ne comprenons rien dans cette anarchie. Cette activité se charge d’un effectif 20 000 postes d’emploi et s’il y a une fermeture définitive, les pouvoirs n’ont qu’à le dire et si l’activité de la boisson alcoolisée doit être bloquée en Algérie, il faut le dire aussi. Mais il ne faut pas laisser une activité à l’abandon. La recette fiscale de l’année 2019, provenant de l’activité de la boisson alcoolisée, est de 39,5 milliards de dinars. Malheureusement, nous ne savons pas le pourquoi de ce silence. C’est une activité comme une autre et elle est réglementée. De ce fait, l’activité est devenue clandestine ce qui veut dire qu’on est en train d’encourager l’informel et en l’absence du contrôle, certains consommateurs ont été hospitalisés parce qu’ils ont consommé de la boisson frelatée et dangereuse pour la santé. Les pouvoirs continuent à fermer les yeux et refusent de nous répondre. Personnellement, j’interpelle le chef du gouvernement pour qu’il prenne une décision de fermeture des usines ou non pour cette activité une fois pour toute.

Peut-on dire que la filière de la boisson souffre aussi du manque de la régulation du marché ?

 

La régulation du marché revient aux professionnels de la filière, parce que nous partons du principe que si nous voulons rester sur le marché, il faut d’abord avoir un produit de qualité et répondre à certaines règles. En d’autres termes, il faut respecter son client et être en obligation de donner au consommateur le meilleur produit avec un prix raisonnable parce que celui qui sanctionne sur le marché c’est le consommateur et c’est lui qui maintient le produit sur le marché ou le fait disparaître.

Les petits fabricants non réglementés envahissent le marché de boissons avec des prix bas. S’agit-il d’un encouragement de l’informel ?

 

C’est un problème de taille qu’on vient de soulever. C’est le problème de la réglementation. Nous avons élaboré avec le ministère de l’Industrie, en collaboration avec des organismes internationaux, le règlement technique des jus, des nectars et des boissons à base de jus car à un moment donné, les consommateurs nous demandent de diminuer le taux de sucre dans les jus. Or que le jus ne contient pas du tout de sucre, selon la réglementation. C’est le sucre du fruit naturel que contient le jus. Par contre le nectar contient un taux de sucre et un minimum de 50% de jus et pour la boisson à base de jus, il ne faut que 12%. Au delà de ce taux, ça devient une boisson aromatisée. Tout cela nous l’avons redéfini selon des règles claires et nous avons même ajouté les taux de sucre dans les boissons dans le cadre d’un règlement technique qui a été soumis, négocié et discuté avec les autorités concernées, à savoir les ministères de la Santé, Commerce, l’Agriculture et l’Industrie. Mais nous attendons toujours sa promulgation. Ce règlement va permettre au consommateur de savoir ce qu’il achète et de lutter contre l’anarchie. Notre objectif en tant qu’association est de réguler d’abord le marché. Aujourd’hui nous sommes à 98% de production nationale et nous sommes dans l’export. Nous sommes, donc, dans l’obligation de développer la filière, de mettre un produit de qualité et de mettre en confiance le consommateur. C’est à nous les producteurs de sensibiliser par nos actions et par les formations et aussi par le fait de mettre un produit de qualité sur le marché.

L’eau embouteillée est-elle aussi dans l’informel ?

 

L’eau minérale ou de source est le seul produit réglementé et contrôlé dans cette filière. Notre objectif est de réglementer tous les produits qui sont dans notre filière. Nous avons commencé par les jus. Nous venons d’envoyer la réglementation pour les boissons rafraîchissantes sans alcool (BRSA), comme la boisson gazeuse et aromatisée. Nous avons commencé à parler de ce sujet à partir de 2016, et ce, dans le but de pousser tous les producteurs à respecter la réglementation. Et comme les produits laitiers font partie de la filière des boissons, nous avons alors proposé une réglementation technique pour les fromages en raison de certains produits qui sont sur le marché et qui sont juste des préparations fromagères et non pas du fromage qui est d’une autre définition. La mise en place d’une règlementation technique, c’est d’élever un peu le niveau de la qualité et d’être aussi en conformité avec les produits qui sont sur le marché international. La réglementation nous permet aussi d’exporter de meilleurs produits et c’est notre bataille.

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