« Nous sommes dépendants d’un modèle de consommation occidental dangereux»

Dr Nouad Mohamed Amokrane, expert consultant en développement des filières agroalimentaires et à l’export

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Entretien réalisé par Naima Allouche

Le secteur de l’agroalimentaire en Algérie n’arrive pas à se positionner ni sur le marché national, ni sur le marché international, en raison de la forte importation des produits de large consommation, outre les problèmes d’instabilité des prix et l’absence d’une régulation du marché. Pour comprendre pourquoi ce secteur névralgique n’arrive pas à se positionner stratégiquement, en dépit des potentialités existantes dans le secteur de l’agriculture, l’invité de l’émission « Débat économique », Dr Nouad Mohamed Amokrane, expert consultant en développement des filières agroalimentaires à l’export répond à toutes les questions, tout en proposant des méthodes techniques pour valoriser le secteur agroalimentaire et diminuer ainsi notre dépendance de la production internationale. 

 

LCA : Est ce que vous pouvez évaluer les pertes causées par la pandémie de Coronavirus au secteur agroalimentaire ?

Nouad Mohamed Amokrane : Pour évaluer les conséquences de la pandémie coronavirus dans l’agriculture et l’agroalimentaire, je peux dire que là où l’Algérie a excellé est dans les deux secteurs. D’ailleurs nous trouvons pratiquement tous les produits sur les étalages et nous n’avons pas senti ni pénurie, ni manque, ni rareté. Ces deux secteurs ont travaillé beaucoup pendant cette pandémie. C’est un bon point pour l’Algérie qui a pu sortir d’une crise aussi importante vu que nous importons plus de 75% et nous avons quand même juguler cette période alors que presque toutes les matières viennent de l’extérieur. Bien sûr beaucoup de choses ont été faites comme les facilitations d’importation de matières premières et facilitations de circulation des matières à l’intérieur du pays et de la distribution. Certes, les industries de l’agriculture et l’agroalimentaire ont subi des défaillances notamment dans le transport des ouvriers mais c’était minime par rapport aux autres secteurs. La crise de coronavirus a des conséquences, des répercussions et des enseignements à tirer. Nous avons vécu plusieurs crises, la dernière est la crise alimentaire de 2008, et cette crise nous a démontré que même si nous avions de l’argent, nous ne pouvons pas acheter ce que nous voulons et apparemment nous n’avons appris d’enseignements et voilà que la crise de coronavirus nous a encore attrapé dans le temps et dans l’espace. Nous n’avons pas eu le temps de se préparer et elle est venue au moment de la crise financière avec la dégringolade du prix du baril de pétrole. C’est grâce au secteur névralgique qui est l’agriculture et l’agroalimentaire et grâce aux efforts des uns et des autres, nous sommes sortis indemnes de la crise sanitaire.

 

L’Algérie importe plus de 75% des produits de large consommation, pourquoi nous n’arrivons pas à répondre aux besoins internes ?

C’est un enseignement que nous devons tirer de cette crise qui nous montre encore que nous importons n’importe quoi. Parfois des choses utiles et parfois des choses que nous pouvons substituer facilement de la production nationale. Ça me ramène à parler d’un système alimentaire qui n’est pas en adéquation avec notre vie quotidienne ou l’approche économique de notre pays. Des produits comme le lait et les céréales qui représentent la moitié de nos importations et sur lesquels nous avons actuellement un déficit énorme. Nous constatons également que ces produits phares qui sont subventionnés, nous causent une perte d’argent pour le pays et il y a beaucoup de gaspillage dans ces produits néfastes à l’économie et qui ne concourent pas à la sécurité alimentaire. Je prends le lait comme exemple de ces produits, sur le plan investissement, il y a une surcapacité de transformation et nous sommes leader dans la consommation du lait et les céréales mais nous ne sommes pas producteurs malheureusement et nous sommes aussi leaders dans le gaspillage avec 30% au niveau des ménages et au niveau de la transformation c’est presque la moitié et ça pour ne pas dire scandaleux c’est très dangereux pour un pays qui dépend de l’importation.

 

D’après vous où se situe le problème pour que l’Algérie n’arrive pas à se résilier de cette dépendance qui coute très cher à l’économie nationale?

Le problème se situe aujourd’hui dans le système alimentaire que nous n’arrivons pas à supprimer et remplacer par le nôtre. C’est un système méditerranéen qu’on nous a imposé et qui nous cause beaucoup de problème maintenant. Si ce modèle de consommation était riche en légumes et fruits et l’huile d’olive , il nous aurait épargné énormément d’importation des produits laitiers et céréaliers, outre le sucre qui est revenu dernièrement en surface, surtout que ces produits sont en corrélation avec la santé parce que ces produits nous ont occasionné des problème de santé, à savoir, le diabète, l’obésité et les maladies cardiovasculaires qui prennent de l’ampleur chez nous et toutes ces maladies ont un coût et parfois c’est le coût de l’importation puisque nous importons également les médicaments. Donc toutes ces devises de l’importation des produits et des médicaments qui sont liés au modèle de consommation imposé font que nous sommes aujourd’hui très dépendants en matière de sécurité alimentaire. Si maintenant que nous devons établir une stratégie cohérente et essayer de prendre le taureau par ces cornes et de dire stop à l’importation de ces produits parce qu’au lieu de nous transférer un modèle de technologie, on nous a exporté des modèles de consommation occidentaux dont les matières sont produites à leur niveau pour assurer l’augmentation de leur croissance. Nous sommes, un pays qui dépend des hydrocarbures, donc nous consommons du pétrole et aujourd’hui son prix a effondré et nous nous retrouvons dans une situation très délicate où même avec nos importations, nous n’arrivons pas à subvenir à nos besoins. Aujourd’hui il y a un déséquilibre alarmant dans la balance commerciale de l’Algérie. Nous importons l’équivalent de 10 milliards de dollars et nous exportons environs 200 millions de dollars. Le fossé entre l’import et l’export est très déterminant et pour réguler cette balance aujourd’hui, nous avons deux choix. Primo, il faut produire davantage des produits à l’exportation pour pouvoir avoir de l’argent pour importer. Secundo, substituer l’importation par la production nationale en changeant le système alimentaire ou produire plus pour réduire la facture d’importation.

 

Tous les gouvernements parlent d’une stratégie pour développer la production nationale et réduire la facture d’importation, où sommes-nous avec cette stratégie ?

La stratégie se base sur des axes bien déterminés. Malheureusement chez nous, le système agraire est précaire et il n’est pas compétitif ou porteur de productivité. Nous avons aujourd’hui très peu d’exploitations à échelle nationale plus ou moins intéressant. Avec deux ou trois hectares, nous ne pouvons pas parler de mécanisation et recruter des ingénieurs ou techniciens. C’est qu’en 2020, que nous avons commencé à travailler sur l’économie agraire et l’investissement agricole. Aujourd’hui il y a de nouveaux concepts, de nouveaux enjeux et pour asseoir cette nouvelle stratégie, il nous faut un peu de temps et de patience surtout avec l’arrivée des investisseurs à ce secteur porteur et névralgique et c’est là où nous avons des potentialités et un savoir faire, outre que l’Algérie est un pays continent où il y a la certification agricole. Nous pouvons produire pendant les quatre saisons ce qui nous permettra de placer nos produits sur les marchés internationaux facilement parce que nous produisons au moment où les autres ne peuvent pas. Et enfin réhabiliter l’exportation. Il faut savoir qu’auparavant l’Algérie exportait et les bateaux sortaient de nos ports vers l’Europe, ce qui n’est le cas maintenant, c’est l’inverse. Nous avons élevé la barre très haut pour l’exportation comme la traçabilité, la qualité, la certification, etc. Aujourd’hui, les professionnels de l’exportation doivent se rassembler pour mieux prendre des décisions, surtout sur le plan stabilité parce que l’exportation se prépare une année à l’avance et non du jour au lendemain. Aujourd’hui nous n’avons pas réuni tous les acteurs à l’exportation pour être compétitif à l’échelle internationale. C’est qu’aujourd’hui que nous parlons beaucoup de l’Afrique mais nous ne sommes pas les seuls à intervenir en Afrique. C’est vrai que nous avons pas de produits intéressants mais c’est le travail de niche qui doit se faire pour piocher dans les produits de terroir qui sont aussi riches et diversifiés et qui sont un plus pour le pays. 

 

Ces derniers jours, les pouvoirs parlent beaucoup des exportations, en même temps nous importons plus de 75% de nos besoins, n’y a-t-il pas un décalage entre le discours et la réalité ?

Aujourd’hui le marché est libre, nous sommes dans la mondialisation et nous ne pouvons pas interdire le marché aux autres pays. L’Algérie est parmi les rares pays qui ne protègent pas sa production. S’il faut se positionner sur le marché, il faut d’abord produire sur un circuit adéquat et compétitif dans le coût surtout. L’Algérie a des capacités dans l’agriculture, notamment dans les primeurs et d’être le premier sur le marché. Si nous arrivons à être les premiers cela veut dire que nous sommes bien positionnés dans l’offre et la demande. Donc nous devons profiter de notre capacité de produire toute l’année pour pouvoir exporter. Sur ce plan nous avons des potentialités énormes et très variées en matière de production. A titre d’exemple, à Oued Souf nous sommes arrivés à 700q/hectares et plus de production de la pomme de terre. Avec une productivité pareille nous pouvons nous positionner sur n’importe quel marché.

Est-ce que les pouvoirs publics encouragent les investissements dans ce sens, et la réalisation des fabriques et unités pour développer le secteur agricole et agroalimentaire ?

L’Algérie est très faible dans ce domaine. À part la transformation de graines importées, nous transformons presque 10% de notre production, alors que la moyenne mondiale est de 50%.  et les pays développés atteints parfois les 90% et plus. Quand on parle de valorisation dans la chaîne de valeurs, l’Algérie ne valorise pas et le constat est là. Nous avons aujourd’hui 23 milles industries agroalimentaires alors que pour un pays comme le nôtre on devrait avoir un million de PME d’industrie agroalimentaire, vu l’étendue du pays et les différentes spécialisations des régions. Pour pouvoir valoriser les produits agricoles, il faut produire plus pour nous ramener la stabilité des prix. Comme nous le disons dans notre jargon rien ne se perd tout se transforme alors que chez nous il ya trop de déperdition entre la production et la transformation parce qu’il n’y a pas d’unités de transformation et pas de régulation aussi. 

La concurrence est rigide en matière agroalimentaire et la recherche du secours de l’export est une issue pour ces entreprises surtout que nous n’avons pas à envier aux grandes surfaces à l’étranger aujourd’hui, nous trouvons tous les produits, de toutes variétés et de plusieurs marques. Cette rigueur nous a ramené à une stabilité des prix et  nous sommes dans une courbe ascendante dans le secteur agroalimentaire et nous sommes obligé de produire pour valoriser nos produits et utiliser notre matière première qui ne demande qu’une certaine discipline surtout que le produit agricole destiné à la consommation n’est pas le même destiné à la transformation. Aujourd’hui il faut que les agriculteurs commencent à réfléchir transformation et exportation.

Est-ce que c’est aux agriculteurs de voir ça ou les investisseurs qui rencontrent, déjà, beaucoup de problèmes de l’administration et de la bureaucratie ?

Celui qui commande est celui qui a le bon de commande. La commande vient directement des grandes surfaces. 

Certes que nous n’avons pas cette force de commande mais il faut réfléchir à partir de maintenant que les industries agroalimentaires doivent être orientées vers l’utilisation de la matière première locale, à titre d’exemple la tomate est entrée aujourd’hui dans le sillage industriel alors qu’auparavant nous fabriquions la tomate industrielle de manière archaïque, nous ne faisions que 80 à 100 quintaux/ hectares. Aujourd’hui c’est 300 à 400 quintaux/hectares, ce qui donne un bon rendement avec un bon rapport qualité-prix.          C’est aux industriels maintenant d’influer le secteur en amont et de demander aux agriculteurs de produire ce qu’ils ont besoin. C’est le point noir ou limitant entre le monde agricole et la transformation et il faut rapprocher les uns et les autres pour mieux assoir une stratégie basée sur la complémentarité, les chaînes de valeur, compétitivité et voir les problèmes des uns et des autres afin de mettre fin à la dérégulation du marché dont les prix passent parfois du simple au double. Il faut moraliser la sphère pour avoir demain une filière stable.

 

Quelle est votre approche pour faire face à cette situation instable et multiplier la création des unités de transformation ?

Si nous remarquons aujourd’hui la typologie de l’industrie agroalimentaire, toutes les unités sont à proximité du port et l’aéroport alors que cette industrie doit être au cœur de la production normalement. Toutes nos industries sont mal positionnée, par exemple la pomme de terre de Oued Souf, mais il n’y a aucune unité de transformation sur place, donc il y a un dilemme. Il faut que les unités envahissent le territoire agricole et de production ce qui veut dire que nous serons dans un cluster et nous arriverons à réduire les coûts parce que tout est à proximité et nous devenons compétitifs. Mais transporter la pomme de terre d’une distance de 600 ou 800 km pour la transformer au nord, avec toutes les charges de transport, ajouté au fait que ce produit périssable et ne résiste pas longtemps. Par contre quand il est transformé sur place le prix de revient sera très réduit. Une fois transformé le produit est bien transporté et bien stocké et rien ne se perd. Imaginez si nous ramenons la tomate fraîche d’Adrar qui est devenue aujourd’hui un pôle de ce produit vers le Nord, quel est le taux de perte en cours de route, outre le transport. Aujourd’hui il faut raisonner autrement avec la manière intelligente et de la remontée de la filière, c’est à dire en amont jusqu’au distributeur en simplifiant l’itinéraire dans un circuit court pour pouvoir réduire les coûts et parler de la compétitivité. Dans l’agroalimentaire maintenant, nous parlons même de plats cuisinés et raffinés, le modèle technologie a fait que ce secteur a évolué dans les concepts et le produit frais dans les autres pays est un luxe qu’autre chose.

 

D’après vous quelles sont les perspectives de ce secteur aussi stratégique surtout après que le président de la République a parlé d’une relance économique ?

Je pense que parler de la relance économique, moi je dis souvent que l’agriculture et l’agroalimentaire est un secteur fédérateur. C’est un secteur vivant qui travaille toute l’année et qui croît parce qu’il y a une démographie qui augmente. L’investissement dans l’agriculture fait bouger les autres industries, donc c’est lui qui booste d’autres secteurs. C’est un secteur porteur de croissance et il y a beaucoup d’activités qui viennent se greffer à ce secteur et qui peuvent donner beaucoup d’emplois et fixer également les populations au niveau des régions rurales, ce qui peut demain, si nous arrivons à développer l’agro-écologie dans le secteur de l’agriculture, diminuer énormément les importations. Imaginez, nous avons 50% de la population et notamment rurale qui assure sa consommation en autosuffisance. Donc ils ne vont pas faire ponction sur la ville et au lieu d’importer 100% nous allons importer 50%, selon les besoins parce que le rural va produire sa nourriture et bien sûr si nous revenons au système alimentaire algérien basé sur le produit local pour réduire ainsi les importations à 90%. Et exporter non pas l’excès mais les produits à valeur ajoutée et assurer une fois pour toute, notre sécurité alimentaire.

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