«Risque de pénurie des viandes blanches et des œufs dans les jours à venir»

M. Laala Boukhalfa, ex-président du groupe avicole Ouest

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Entretien réalisé par Naima Allouche

La filière avicole vit depuis quelques jours une crise sans précédent à cause de la rupture des aliments importés comme le soja et le maïs, essentiels dans la fabrication de la nourriture du cheptel.
Cette crise, si elle persiste, risque d’avoir des répercussions graves sur le marché des viandes blanches et des œufs, surtout en absence d’une planification et une régulation pour organiser cette importante filière. L’invité de l’émission Le Débat économique, M. Laala Boukhalfa, ex-président du groupe avicole ouest, nous explique surtout pourquoi cette crise s’est déclenchée en ces moments.

 

 

 

LCA : Le secteur vit mal depuis quelques années et la situation s’est aggravée avec le manque d’aliments importés. Comment faire face ?

 

Laala Boukhalfa : La filière avicole est une stratégie qui contribue énormément dans la satisfaction du marché national en matière des viandes blanches et des œufs de consommation. C’est un secteur qui a pris de l’ampleur en matière de développement surtout depuis 1982, où les pouvoirs publics ont réservé une importance capitale pour le développement de cette filière qui a connu la construction de plusieurs complexes avicoles tels que les abattoirs industriels, les unités de production d’aliments et les unités de production des œufs.
Avec cette politique stratégique très positive, nous sommes arrivés à mettre un terme à l’importation à partir de l’année 1990. Au début, tout était importé jusqu’à 3 milliards d’œufs avec une moyenne de trois bateaux par semaine pour l’est, l’ouest et le centre. Depuis cette année, nous avons pratiquement à produire l’œuf de consommation et le poulet pour répondre à la demande nationale. Nous avons atteint les normes du niveau de consommation très important. La moyenne de consommation pour les viandes blanches avoisine les 12 à 15 kilos/an/habitant et pour l’œuf c’est 120 œuf/an/habitant.
Au début c’était l’ONAB (Office national des aliments de bétail), considérée comme l’entreprise mère et qui détenait la part du lion du marché avicole avec 85%, et avec l’ouverture du marché au privé en 1998, les choses se sont renversées, le secteur privé détient le monopole et le public ne lui reste qu’une marge de 2 à 5% en matière d’aliments, production de viande et des œufs de consommation. 

Le secteur avicole a pris de l’ampleur depuis et l’Algérie arrivait à avoir deux centres, le premier se situe à Remchi dans la wilaya de Tlemcen et le deuxième à Djelfa. L’Algérie fait partie des pays rares en Afrique qui disposent de grands parentéraux qui nous ont permis de réduire sensiblement l’importation de l’ordre de 50%. Malheureusement, cette filière connaît depuis deux décennies des crises de conjonctures chroniques en raison de la surproduction causée par le surplus de l’importation qui rend l’éleveur victime, puisqu’il est perdant en vendant à bas prix et qui ne vaut même pas le coût de sa production, en l’obligeant ainsi à quitter le secteur qui est devenu opportun pour réaliser des gains très importants pour beaucoup de gens. 

Malheureusement, cette filière s’est bien développée en amont mais le côté aval n’a pas suivi. C’est-à-dire, il n’y a pas eu d’unités de transformation ou de stockage et une politique d’exportation de production. C’est pourquoi dès qu’il y a un excédent, la filière rencontre des difficultés surtout avec le manque de régulation du marché.

 

Actuellement le secteur vit une crise de rupture d’aliments importés. Pourquoi ?


L’erreur qui a été commise depuis l’indépendance à nos jours est qu’on s’est spécialisés dans la formule américaine basée sur la corporation de 60% de maïs et plus de 20% de soja. Ces deux matières sont importées à 100% des Etats-Unis, de l’Argentine et de l’Europe. Parfois le coût de transport avoisine le coût d’achat de ces matières premières. Les pouvoirs auraient dû prévoir d’autres solutions par l’incorporation des matières locales produites en Algérie comme l’orge, triticale, zola, etc. Malheureusement, ce dossier n’a pas été pris en charge et il n’y a que des tentatives pour produire du maïs mais qui reste des quantités minimes par rapport aux besoins de l’Algérie qui importe aux environs de 4 millions de tonnes. La dernière initiative de produire le maïs à Adrar est passée de 79 hectares à 7 000 hectares. Cette production est une goutte d’eau par rapport à la quantité importée. Maintenant pour s’alimenter en matière locale, il faut du temps pour assurer une production locale en maïs et soja, mais nous pouvons les remplacer par d’autres matières, à savoir l’orge, la caroube, noix d’olive, datte sèche…, qui ont une bonne valeur de nutrition et c’est prouvé par les différents instituts spécialisées en la matière.


Pourquoi la production locale n’a pas été prise en considération par les pouvoirs publics ?


Il y a eu des études qui ont été faites au niveau des universités, comme l’Université de Tlemcen sur certains produits comme la caroube et le triticale. D’autres essais ont été faits aussi sur d’autres matières locales et qui ont donné des résultats très positifs. Malheureusement toutes ces études n’ont pas été prises en compte par les pouvoirs publics jusqu’à ce jour. En quelque sorte, les pouvoirs ont imposé aux éleveurs avicoles de s’approvisionner en aliments importés, et avec la rupture de ces produits, les éleveurs sont dans une situation gênante pour le cheptel. Cette situation est devenue une habitude pour les éleveurs qui l’ont vécu à maintes reprises et le recours à l’importation est le seul moyen pour les pouvoirs publics. Mais aujourd’hui, la situation est différente en raison de la crise sanitaire et l’importation est excessivement cher et il y a même des pays qui ne veulent pas exporter leurs matières. 

Les pouvoirs sont, à présent, obligés d’accepter le changement et mettre les moyens et les efforts pour dépasser les crises conjoncturelles et développer notre production, outre la bonne volonté pour aller chercher dans les produits locaux, parce que le maïs et le soja peuvent arranger les éleveurs du Brésil et l’Argentine car cette production se fait à leur niveau et coûte moins cher. Par contre en Algérie, ces matières sont très couteuses surtout en ajoutant les frais de transport. En plus la qualité du maïs importé est mauvaise alors que nos produits sont d’une qualité meilleure mais la décision, si elle vient, est un peu tardive, mais il n’est jamais trop tard pour produire. C’est un peu difficile de produire toute la quantité pour un premier temps. Nos produits ne demandent pas une grande quantité d’eau comme c’est le cas pour le maïs. Par exemple, nous pouvons cultiver la zola dans des bassins d’eau et qui ne demandent pas beaucoup de moyens. Il suffit de la cultiver la première fois et par la suite elle se développe toute seule. Malheureusement, aucune de ces initiatives n’a été prise.

 

Les mesures urgentes prises dernièrement par le ministre de l’Agriculture sont-elles suffisantes pour dépasser cette crise ?

 

Personnellement je ne crois pas. Cette décision a été déjà prise en 2014 et n’a donné aucun résultat. Au contraire, elle était au profit des importateurs qui ont bénéficié de cette décision. Le ministre a créé un groupe de réflexion pour l’incorporation des matières locales, une bonne décision qui demande beaucoup de temps pour la mettre en œuvre, malgré que l’Algérie est un pays producteur des céréales par excellence comme l’orge et le triticale. Nous pouvons fabriquer des aliments à partir de ces produits, même si l’orge est aussi importée. Nous sommes capables de produire ces matières en quantités suffisantes pour répondre à nos besoins et éviter carrément de tomber dans des crises pareilles.

 

Y a-t-il un risque de pénurie des viandes blanches et des œufs sur le marché dans les mois à venir, notamment durant le mois sacré du Ramadhan?


Si nous prenons les éléments du terrain actuel, il y a un désistement total de l’activité. Le poussin ne se vend même pas à 10 DA et les éleveurs qui ont déjà des mises en place se précipitent à vendre afin d’échapper à la pénurie des aliments importés dont le prix est très élevé et qui dépasse 7 000 DA/quintal, alors que le poulet vide se vend à 150DA/ kilo. Cette crise pousse actuellement les éleveurs à se débarrasser du cheptel et à ce rythme, d’ici quelques jours ou semaines, nous allons nous retrouver avec une rupture pratiquement totale des viandes blanches et des œufs et nous allons vivre une conjoncture très difficile avec le mois de carême. C’est une leçon pour les pouvoirs publics, notamment le ministère de l’Agriculture et les responsables de la profession qui n’ont joué aucun rôle dans la planification de l’activité et la régulation du marché ; deux éléments essentiels pour réussir la profession. Le problème qui se pose actuellement c’est que le reproducteur est libre d’importer la quantité voulue, ce qui cause de sérieux problèmes aux éleveurs. La demande du marché varie entre 5 et 5,5 millions alors qu’il se retrouve submergé par plus de 7 millions de ce produit. 

 

Qu’est ce que vous préconisez comme solution pour préserver la filière?

Pour préserver la filière avicole, il faut d’abord instaurer une planification de l’activité et une régulation du marché, comme les abattoirs par exemple. Il faut savoir que les abattoirs agréés au niveau national ne peuvent prendre en charge que 20% de la production. Les 80% restant transite par l’abattage clandestin, ce qui présente un risque sur la santé humaine et cause beaucoup de problèmes. C’est pourquoi il est important de construire un abattoir industriel par wilaya. Je préconise aussi de construire des unités de stockage et de conditionnement surtout en froid qui sont en manque flagrant, réaliser également des unités de transformation de poulet et enfin la délivrance bien sûr du certificat de qualité dont ne dispose aucun abattoir agréé en Algérie. Avec une telle planification et normes nous pouvons aller vers l’exportation, parce que notre production est très demandée à l’étranger.

À part les aliments importés en rupture, que réclame l’éleveur avicole pour maintenir son activité ?

 

Il faut une régulation et une stabilité du marché, chose qui n’existe pas encore, surtout quand on sait que l’aliment essentiel pour le cheptel est passé de 4 500 DA à 7 000 DA le quintal. 

Il est temps de faire un arrêt avec l’ancienne politique et promouvoir une organisation nouvelle avec une bonne gestion. Je suis très optimiste quant à l’avenir de la filière, à condition que les pouvoirs publics mettent en œuvre une stratégie de développement de la filière. Un cahier des charges est en train de se préparer à la tutelle mais qui ne voit toujours pas le jour. Il est toujours dans les tiroirs des responsables concernés. Il suffit que le ministre de l’Agriculture prenne la décision de régulation du marché pour arranger tout le monde, et l’éleveur et le consommateur. Aussi les responsables concernés doivent s’organiser eux aussi  afin de développer cette filière stratégique qui joue un rôle très important dans la sécurité alimentaire du citoyen.

N.A.

 

 

3 commentaires
  1. Boukhalfa laala dit

    Je suis l’auteur de cet article.
    Je remercie la Rédactrice Naïma Allouche d’avoir porté retracé fidèlement le Contenu de l’interview.
    Bien lire : Noyaux d’olive au lieu de Noix d’olive.
    Bien lire :l’Azolla au lieu de la Zola.

    1. LCA dit

      merci
      pour. votre collaboration

    2. LCA dit

      MERCI POUR VOTRE PRÉCISION

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