Transition vers l’économie de marche et pesanteurs institutionnelles

Economie algérienne

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Par HAMMADENE Ouiza , MOUHOUBI Aïssa de l’Université de Bejaïa

L’échec du consensus de Washington véhiculé par des institutions internationales à guider les pays ex socialistes à édifier des économies de marché authentiques a fait émerger des théories alternatives pour la transition économique. Celles-ci ’inscrivent dans un cadre théorique institutionnaliste-évolutionniste. C’est ainsi que la Nouvelle Economie Institutionnelle (NEI) s’est développée comme un mouvement au sein des sciences sociales ; en particulier en économie et en sciences politiques. Ses adeptes, dont le plus emblématique est sans doute Douglass North, insistent sur la nécessité de la réévaluation du rôle des institutions et la prise en considération du passé dans la construction d’une économie de marché. 

L’Algérie, à l’instar des économies planifiées, a engagé durant la fin des années 1980 un processus de réformes visant à engager les lois du marché dans le fonctionnement de l’économie. Plusieurs réformes ont été entreprises à cet escient.

Toutefois, après plus de trois décennies, le constat est décevant. A rebours de certains pays postsocialistes qui ont réussi leur transition et qui sont aujourd’hui membres de l’Union Européenne (Pologne, Hongrie, République tchèque …), mais aussi des pays asiatiques qui se comptent parmi les pays émergents ; l’Algérie n’a pas réussi à construire les piliers fondamentaux de la libéralisation économique. La transition vers l’économie de marché est un processus dont la réussite et l’efficacité se révèlent au fil du temps. Elle est censée être une sorte de révolution où une situation cède place à une autre. Le cas algérien semble échapper à cette règle générale. L’économie algérienne met des décennies dans un processus de transformation qui aurait dû être beaucoup plus court. L’objet de cette contribution est double. D’une part, nous soutenons que « les instituions comptent  » dans un processus de transition. En mobilisant le corpus théorique néo-institutionnel, nous analyserons le rôle des instituions dans le processus de la transition vers l’économie de marché. D’autre part, nous visons à montrer que le changement institutionnel est un processus multi-acteurs et multi-facettes. En se proposant d’appliquer la logique de l’économie politique dans l’analyse de la transition vers l’économie de marché, à travers notamment l’analyse des comportements des agents et de leurs interactions, nous tenterons de comprendre les raisons du blocage du processus transitionnel de l’économie algérienne ; un blocage que nous nous proposons de qualifier de « trappe de la transition ». A cet effet, la première section de cette contribution fera l’objet d’une synthèse de la littérature sur le lien entre la qualité institutionnelle, la croissance économique et l’économie de marché. La deuxième s’intéressera à l’analyse du rôle de l’Etat et des groupes élitaires dans l’orientation du changement institutionnel. La troisième tâchera de présenter l’économie algérienne à travers un exposé succinct de ses caractéristiques et de son état des lieux. La dernière section sera consacrée à une analyse économétrique (méthodologie, estimation, résultats et interprétation). 

L’échec de la théorie néoclassique de la croissance2 et la théorie de la croissance endogène3 à répondre à la problématique pertinente selon laquelle : certains pays dotés des mêmes facteurs n’atteignent pas des résultats positifs en terme de croissance économique, a amené les économistes contemporains à chercher au-delàs de ces facteurs et déterminer les causes de ces écarts. C’est ainsi qu’ils se sont intéressés à un nouvel angle de l’économie qui est l’économie institutionnelle. Cette approche se base sur des outils institutionnels pour expliquer les différences de performances entre les économies. La nouvelle économie institutionnelle (NEI), développée et renouvelée sur la base de l’ancien institutionnalisme4 , fait échos durant les années 1980 avec notamment les travaux propulseurs de Douglass North Oliver Williamson. Ses adeptes5 admettent que les facteurs culturel et géographique jouent un rôle dans le développement, mais affirment que les instituions prennent le dessus. Ils avancent que, pour diverses raisons, les institutions sont des variables explicatives fondamentales du processus de la croissance économique. Selon North (1990, p. 34), les instituions sont les règles formelles (lois écrites) et informelles (coutumes, normes, idées, comportements, conventions…) qui façonnent les interactions humaines. Elles permettent d’harmoniser les actions collectives en réduisant l’incertitude de l’interaction humaine. Elles fournissent une structure d’échange qui détermine le coût des transactions et les coûts de la transformation. Ainsi, écrit North (1986, p.231), « les individus ont une certaine confiance quant à la manière dont les résultats seront déterminés ». De même, Acemoğlu et al. (2004) ont fait valoir que les instituions sont des choix collectifs qui définissent la manière dont les humains eux-mêmes décident d’organiser leur société. 

Certaines façons d’organiser les sociétés encouragent les gens à innover, à prendre des risques, à épargner pour l’avenir, à trouver les meilleures façons de faire, à résoudre des problèmes d’action collective. D’autres ne le font pas. Ces auteurs arguent que les institutions permettent non seulement de déterminer le potentiel de croissance économique global de l’économie, mais aussi permettent une certaine efficacité dans la répartition des ressources et des richesses. Dit autrement, les instituions déterminent la taille du revenu global mais également la manière dont ce revenu sera partagé entre différents groupes et individus de la société. Kaufmann (2006) met l’accent sur le lien entre le droit et l’économie, le rôle central de l’État dans la formation de et l’application du régime juridique. Il a expliqué combien les règles du jeu déterminées par le politique influent sur les comportements et les performances économiques. A cet effet, Acemoğlu et Robinson (2012) arguent que les succès économiques des pays diffèrent en raison de leurs institutions (économiques et politiques) différentes. Elles peuvent être ‘inclusives’ ou ‘extractives’. Les instituions inclusives favorisent les incitations à la productivité et la prospérité économique. Elles sont caractérisées par des droits de propriétés sécurisés, un système juridique impartial et la fourniture de services publics offrant des conditions de concurrence équitable dans lesquelles les personnes peuvent échanger et contracter. A l’opposé, les instituions extractives promeuvent une distribution inéquitable des ressources dans le sens où elles « extraient les revenus et la richesse d’un sous-ensemble de la société au profit d’un sous-ensemble différent ».

En sus de ces travaux théoriques, divers autres travaux quantitatifs ont émergé pour mettre en exergue l’existence d’une corrélation positive entre la croissance économique et la qualité des institutions. En effet, une panoplie d’applications économétriques ont procédé à tester l’hypothèse de départ selon laquelle de bonnes institutions contribuent à la croissance.

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